Weekend dans le coma 1

    Le lundi matin quand on arrive au boulot, il y a une question incontournable quand on est autour de la machine à café avec les collègues, une question à laquelle on ne peut pas échapper, c'est :

"Alors, qu'est-ce que vous avez fait de beau ce weekend ?".

   Et là c'est un peu la compétition dans les réponses, genre celui qui gagne c'est celui qui a la meilleure vie. Du coup, il y a toujours un mec qui fait : "Nous avec les potes, on est allé fêter l'anniversaire de Jérôme, à Paname. On a fait une soirée de ouf, on a bougé toute la nuit de boites en boites, on a fini à 9h du mat', complètement défaits tu vois". Là-dessus, t'as une collègue qui enchaîne et qui fait : "Nous on est allé passer un petit weekend en amoureux sur la côte avec Jérôme (oui le gars s'appelle toujours Jérôme). On s'est fait un petit resto plein de charme le soir, en bord de mer, puis on est allés marcher sur la plage, sous les étoiles. C'était magnifique !". Et c'est à ce moment-là que tous les regards se tournent vers toi, comme au Poker, pour savoir si t'es capable de sortir une main meilleure que celles-là. Et là tu déçois tout le monde en dévoilant ton minable 2 de pique et ton 6 de coeur, en lâchant un lamentable "oh bah moi euh bfff... rien de spécial", en baissant les yeux et en touillant ton café, ce qui en général provoque un blanc chez toutes les personnes présentes, un peu gênées devant le sinistre de ton existence. Bon c'est sûr, c'est pas toi qui gagne le prix de la meilleure vie. Mais tu remportes quand même l'oscar de la pitié. Tu relativises en te disant que ça aurait pu être pire si t'avais dit la vérité, c'est-à-dire : "Moi ce weekend ? J'ai dormi 32 heures, et j'ai passé mon temps à bouffer de la merde affalé sur mon canapé en regardant NRJ 12".

   On ne vas pas se raconter d'histoires, ça arrive à tout le monde d'avoir des passages à vide. De temps en temps, la tristesse débarque dans nos vies, avec ses quatre valises, et nous comme des cons, on la laisse emménager.

"Ca va je te dérange pas ? Fais pas gaffe hein, je m'installe. Je peux te prendre le placard là ? T'en fais pas je reste pas longtemps, juste deux-trois jours. En plus regarde, j'ai ramené le Macdo et des dragibus. Ah je sens qu'on va se marrer tous les deux ! On va se mettre bien tu vas voir. Aller viens, on va se poser dans le canap' devant NRJ12 !".

   Et une fois qu'elle s'est installée, c'est fini. Je contrôle plus rien. Je lâche tout. J'entre complètement en hibernation. C'est comme si je disais au monde "Allez-y, continuez sans moi ! J'vous regarde !". Je quitte la partie. Je décide de ne plus participer à la vie jusqu'à nouvel ordre. Désormais, ça se passe entre moi, ma télé, et mon jogging. La plan à trois parfait. Emma Watson et Natalie Portman peuvent faire une bataille d'oreillers nues sur mon lit, ça ne m'intéresse pas. C'est vous dire mon état de détresse. Pourtant, au début, je me dis juste que je vais faire une petite sieste, histoire de me remettre d'aplomb après une semaine difficile. Sauf que je me réveille 16 heures plus tard. 16 heures c'est plus une grasse matinée, c'est Pierre Menès et Guy Carlier dans un lit. Après en général je mange deux-trois saloperies bien dégueulasses. Puis ça me fatigue alors je me recouche. Et ensuite bien que voulez-vous, c'est la porte ouverte à toutes les horreurs possibles et imaginables. C'est la spirale du pire qui s'enclenche : la trace des plis de l'oreiller sur le front, la coulée de café et la tâche de ketchup sur le t-shirt, les cheveux gras, les céréales collées dans la couette, le jogging qui sert de papier essuie-tout, les yeux tout collés et j'en passe. Au bout d'un moment j'ai le visage complètement destructuré. Je ressemble à "Guernica" de Picasso. Je me déplace comme un viellard jusqu'à mon frigo. Et bien sûr, je n'ai plus la moindre hygiène. J'ai oublié que j'avais une salle de bain. D'ailleurs je ne sais même plus à quoi ça sert, une salle de bain.

Weekend dans le coma 2Moi (en plus frais) quand je suis sur mon canapé et que je me sens agressé parce que quelqu'un frappe à ma porte.

    Alors forcément dans ces moments-là, je ne peux plus voir personne, sinon je risquerai de choquer les gens avec mon physique. Si vous voulez, c'est comme si il y avait un logo "déconseillé au moins de 16 ans" collé sur ma tronche. Les gens ne sont pas prêts à voir ça. Alors j'essaye d'éviter tout contact avec le monde extérieur. Je ferme mes volets à fond pour donner l'illusion que je suis pas chez moi et que j'ai une vie sociale, ce qui est complètement faux. Puis j'essaye de ne pas faire de bruit, au cas où quelqu'un aurait l'audace de venir me déranger dans ma décrépitude. Quand des amis m'appellent, je laisse le téléphone sonner dans le vide. Quand on frappe à ma porte, je fais le mort. D'ailleurs, des fois je me dis que les gens doivent vraiment croire que je suis mort.

"Euh... Chérie ? On a des nouvelles du voisin là? J'sais pas, je ne l'ai pas vu depuis trois jours, tout est fermé chez lui et il y a une drôle d'odeur devant sa porte. Pourtant sa bagnole est là hein. Si ça se trouve il est mort ce con !"

   Un jour, quelqu'un va appeler les pompiers et ils vont venir défoncer ma porte à coups de bélier. Heureusement, les gens doivent entendre régulièrement la cloche de mon micro-onde ou ma chasse d'eau, ce qui leur montre que je ne suis pas décédé. Du coup ils doivent juste se dire que j'ai une vie de merde. De toutes façons, à un moment, qu'est-ce que vous voulez que je vous dise, il faut bien quitter son canapé et sa couette pour recommencer à vivre, ne serait-ce que pour des raisons professionnelles (faut bien gagner de l'argent pour acheter le macdo et payer la redevance). Alors, j'éteins ma télé. Je renonce à entamer la nouvelle saison de ma série du moment, ce qui m'arrache le coeur. J'accepte de renouer des liens avec ma douche, ma brosse à dent et mon peigne. Je sors de mon appartement et je vais au boulot. Et en arrivant, je me sers un petit café avant de commencer. Et là, il y a mon collègue Jérôme qui débarque.

"- Salut ! Tu vas bien ?
- Ouais, ouais, ça va. Et toi ?
- Super ! Alors, qu'est-ce que t'as fais de beau ce weekend ?".

Connard.